L’homme et le rasage

Octobre 2008, toujours. Paris commence à sentir le froid, les écharpes ressortent, et avec elles, un détail qui m’amuse autant qu’il m’intrigue : la relation très particulière que les hommes entretiennent avec le rasage. Sujet banal en apparence, mais qui, observé de près, devient presque fascinant.

Il y a ceux qui se rasent tous les matins, religieusement. Un rituel précis, chronométré, presque militaire. Même geste, même mousse, même grimace concentrée devant le miroir. Ils parlent de “propreté”, de “présentation”, comme si trois poils oubliés pouvaient remettre en cause leur crédibilité entière. Je les regarde faire avec une curiosité amusée, moi qui hésite encore entre crème, huile ou rien du tout pour affronter l’hiver.

Et puis il y a les autres. Ceux qui laissent pousser, par conviction ou par paresse, on ne sait jamais très bien. En 2008, la barbe revient doucement, mais elle n’est pas encore partout. Elle est encore un peu marginale, un signe vaguement arty, vaguement négligé. Ces hommes-là parlent de “style”, de “naturel”, comme si ne pas se raser était un acte presque philosophique. Ils passent la main sur leur joue en disant “ça pique un peu”, l’air faussement surpris.

Ce qui me frappe, c’est l’énergie mentale consacrée à cette question. Choisir entre rasoir jetable ou électrique, entre après-rasage qui brûle ou baume apaisant, entre peau lisse ou ombre de fin de journée. Le rasage devient un terrain d’expression discret, mais réel. Une manière de dire quelque chose sans avoir à l’expliquer.

Je les écoute parler marques, lames, innovations technologiques, comme nous parlons crèmes hydratantes et sérums miracles. Même sérieux, mêmes promesses marketing, mêmes déceptions aussi. “Ça irrite”, “ça ne coupe pas assez près”, “avant c’était mieux”. Finalement, on se ressemble beaucoup plus qu’on ne le croit.

Le rasage, c’est aussi une frontière étrange entre l’intime et le public. Ça se passe dans la salle de bain, seul, mais le résultat est destiné au monde. Un visage lisse pour un rendez-vous important, une barbe de trois jours pour un week-end sans contraintes. Une façon silencieuse de s’adapter à l’agenda, à l’humeur, parfois même à la personne qu’on va croiser.

À Paris, en octobre, je remarque ces détails plus que d’habitude. Peut-être parce que les visages rougissent avec le froid, que les miroirs embués rendent tout un peu plus flou. L’homme et le rasage, ce n’est pas juste une question de poils. C’est une petite mise en scène quotidienne, un compromis entre confort, image et habitude.

Et moi, de mon côté, j’observe, amusée. Parce qu’au fond, qu’il soit fraîchement rasé ou délicatement négligé, ce qui reste le plus intéressant, c’est tout ce que ce geste raconte sans jamais le dire.

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